Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Allemagne/Suisse/Autriche


Une femme anonyme (Olga)

Le premier tiers d'Olga, dernière traduction en date de Bernhard Schlink, est comme une vie en accéléré. Celle d'une femme qui a vécu dans l'ombre de l'histoire allemande : les ambitions coloniales, deux guerres mondiales, jusqu'au terrorisme des années 70. Une existence anonyme, dans la simplicité, rien d'une héroïne a priori. Sauf que Schlink, après avoir presque tout dit, semble t-il, change de focale dans les deux autres parties du livre et raconte Olga à travers quelqu'un qui l'a connu à l'automne de sa vie et s'est tellement intéressée à elle qu'il s'évertue à rechercher des lettres envoyées à l'homme de sa vie, égaré dans un voyage en terre inconnue. Ainsi, le portrait s'affine au fil des pages, devient plus intime et nous fait aimer cette femme de convictions, lucide quant à l'évolution dramatique de son pays et amoureuse éternelle d'un homme qui s'est perdu dans la fuite et n'a pas su voir que le bonheur était proche de lui et non dans des aventures aux allures de suicide. Le style de Schlink peut paraître froid, notamment dans toute la première partie du livre. Il est surtout clair et limpide, au service d'une architecture narrative d'une grande intelligence qui récompense le lecteur dans ses dernières pages avec l'émotion qui affleure et un joli pied de nez final, qui l'est aussi vis-à-vis de l'histoire de l'Allemagne.

 

 

L'auteur :

 

Bernhard Schlink est né le 6 juillet 1944 à Bielfeld (Allemagne). Il a publié 11 romans dont Le liseur, Le retour et La femme sur l'escalier.

 


09/02/2019
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Multiplication des doubles (La douce indifférence du monde)

Peter Stamm ne fait pas partie de ces auteurs qui tiennent leurs lecteurs en laisse ou en otage, comprenez par là qu'il n'impose pas une intrigue mais qu'il la conduit avec un certain flou qui autorise plusieurs interprétations et suscite avant tout la réflexion. Depuis L'un l'autre, l'auteur suisse semble avoir ajouté une nouvelle nuance à sa palette, jusqu'alors assez mélancolique et grave, celle du fantastique. Il serait d'ailleurs difficile de donner un résumé fidèle de La douce indifférence du monde tant cette histoire semble prendre constamment des échappatoires, au large du réalisme. Il y est question d'un homme, jamais remis d'une rupture amoureuse avec une comédienne, qui croit la reconnaître sous les traits d'une jeune femme, 20 ans plus tard. Ce n'est qu'un des aspects d'un récit où la notion de double se multiplie et où le narrateur (écrivain d'un seul livre) se demande si la vie qu'il croyait être la sienne se joue à nouveau avec d'autres personnages et même si l'a vraiment vécue, cette existence. Et si tout le livre n'était que la divagation d'un vieil homme ? Au jeu des si, le lecteur ne peut qu'éprouver un vertige délicieux que le style toujours aussi élégant de Stamm rehausse encore. Contrairement à la plupart des romans qui méritent d'être lus en plusieurs fois, pour les laisser infuser, La douce indifférence du monde doit se dévorer de bout en bout sans interruption pour s'imprégner du caractère très particulier de son onirisme et de son inaltérable tristesse. C'est ensuite que vient le temps de l'assimilation et d'une herméneutique spécifique à chaque lecteur. En définitive, une seule chose est évidente, Peter Stamm est un grand écrivain.

 

 

L'auteur :

 

Peter Stamm est né le 18 janvier 1963 à Münsterlingen (Suisse). Il anotamment publié Verglas, Sept ans et L'un l'autre.

 


17/09/2018
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Le Christ à 12 doigts (Carnaval noir)

Ne cherchez pas l'entrée Carnaval Noir dans wikipédia, elle n'existe pas. Pour la bonne raison que cette série de meurtres à Venise au XVIe siècle, décrite par Metin Arditi dans son dernier roman, ne s'est pas produite. Puissance de la fiction qui devient crédible quand elle est, comme dans Carnaval noir, basée sur un certain nombre de repères historiques et le mélange de personnages réels (Grégoire XIII, Copernic) et imaginaires. L'auteur suisse décrit son livre comme politique avant d'être un véritable suspense. Avec cette idée que toujours l'histoire bégaie et qu'à plus de cinq siècles de distance, les fanatismes de tous poils rôdent toujours avec la volonté d'imposer leur vision de la société, comme si les notions de bien et de mal leur appartenaient. A ces extrémistes, Arditi oppose l'amour de la culture, de la peinture et du latin, en l'occurrence, armes de compréhension massives. Ah, que l'on aimerait pouvoir admirer le tableau représentant Le Christ à 12 doigts qui est au coeur de l'intrigue de Carnaval Noir et permet d'éviter le pire ! Oui, le roman est rocambolesque, avec de nombreux cadavres laissés en chemin et une multitude de personnages qu'Arditi s'emploie à rendre le plus humain possible. On connaît sa dextérité et son talent mais ici son récit cavale vraiment à toute vitesse avec des chapitres ultra courts qui laissent à peine le temps de respirer. On a l'impression que le romancier confond parfois vitesse et précipitation à l'image de notre époque qui ne prend plus le temps de la réflexion et privilégie l'action. Un bémol pour un livre par ailleurs captivant et intelligemment construit.

 

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L'auteur :

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Metin Arditi est né le 2 février 1945 à Ankara. Il a publié 13 romans dont La fille des Louganis, Le Turquetto et L'enfant qui mesurait le monde.


24/08/2018
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L'enquête était presque parfaite (La disparition de Stephanie Mailer)

Il est de bon ton de s'acharner sur Joël Dicker depuis le triomphe de La vérité sur l'affaire Quebert. Au-delà du fait que l'auteur suisse n'oblige personne à lire ses écrits, il est évident est qu'il prête assez le flanc à la critique avec son dernier "méfait" en date, La disparition de Stephanie Mailer. Son caractère feuilletonesque et criminel, la saturation d'intrigues plus ou moins parallèles (certaines sont totalement inutiles), ses flashbacks incessants accompagnés de changements de narrateurs jusqu'à l'overdose, la psychologie sommaire de ses protagonistes au comportement parfois incompréhensible (le dénommé Kirk Harvey), autant d'éléments forcément agaçants, dans ce pavé aussi touffu qu'un livre de Tolstoï, le talent littéraire en moins. Le style de Dicker, justement, passe-partout, pour ne pas dire affligeant, parfois, est la brèche dans laquelle s'engouffrent à raison les contempteurs du genevois. Malgré (ou à cause de) cela, il écrit des best-sellers conçus comme des enquêtes policières que l'on imagine créées sur un tableau noir. Et aussi peu vraisemblables peuvent paraître ses multiples récits, difficile de ne pas admettre leur caractère addictif, même contre la volonté du lecteur sur ses gardes. Si rien n'assure d'écrire un succès de librairie à l'avance, il est certain que Dicker connait et maîtrise les ingrédients nécessaires pour mettre toutes les chances de son côté. Quitte à les utiliser de manière presque caricaturale. Ceci posé, il serait intéressant qu'il change complètement de cadre à l'avenir. Et pourquoi pas un thriller se déroulant en Suisse romande avec une intrigue resserrée à peu de personnages ? Ce serait largement plus "exotique" que ces éternels descriptions d'une Amérique chic et provinciale.

 

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L'auteur :

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Joël Dicker est né le 16 juin 1985 à Genève. Il a publié Les derniers jours de nos pères, La vérité sur l'affaire Harry Quebert et Le livre des Baltimore.


16/07/2018
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De Munich à Shanghai (Le bracelet)

Connue pour ses romans noirs historiques, Andrea Maria Schenkel, avec Le bracelet, a cette fois conçu une vaste fresque historique de Munich en 1938 à New York de nos jours, en passant par la Shanghai de l'occupation japonaise pendant la deuxième guerre mondiale. Une saga très dense, un peu déroutante tant que le puzzle ne s'est pas reconstitué et ceci n'arrive que dans les toutes dernières pages. Jusqu'à ce dénouement, un peu brutal, on se demande bien où veut en venir l'auteure qui accorde la plus large place au voyage en bateau de l'Allemagne à la Chine puis à la vie du jeune Carl et d'une partie de sa famille juive à Shanghai. Le personnage le plus romanesque, celui qui détient le fameux bracelet, est Emmi, la femme épousée par Carl en Amérique et dont le passé recèle un énorme secret. Seulement, le livre lui consacre relativement peu de pages par rapport à Carl et ce n'est que rétrospectivement que l'on apprend que celle dont il a été question auparavant, sous un autre nom, deviendra Emmi. Ce n'est pas à proprement parler un défaut de construction mais disons que le livre aurait gagné, notamment en émotion, s'il avait été un peu plus simple. Par ailleurs, le style de l'auteure est souvent assez plat mais le climat de l'époque y est, en particulier à Shanghai, nous apprenant au passage comment y vivaient les juifs exilés. Sans être exceptionnel, Le bracelet est un assez bon roman historique, de ceux en tous cas dont on ne rechigne pas à tourner les pages.

 

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L'auteure :

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Andrea Maria Schenkel est née le 21 mars 1962 à Ratisbonne (Allemagne). Elle a notamment publié La ferme du crime et Finsterau.


01/05/2018
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Sauver des vies et gâcher la sienne (Urgences et sentiments)

Qui n'est pas fasciné par la vie des urgentistes, qui sillonnent la ville et sauvent des vies, sans en tirer la moindre gloire ? Un film russe, Arythmie, sorti en octobre dernier dans son pays (et quand en France ?), raconte formidablement bien ces existences stressantes qui sont difficiles à mettre en adéquation avec une vie personnelle épanouie. Urgence et sentiments de Kristof Magnusson se déploie sur le même thème autour du quotidien d'Anita, médecin urgentiste à Berlin. Dévouement extrême à son métier et difficultés sentimentales : ce sont les ingrédients d'un livre qui alterne interventions médicales (avec un luxe de détails due à une recherche documentaire impressionnante) et récit des tourments psychologiques de son héroïne qui est séparée de son mari et sur le point de "perdre" son fils. Le romancier fait preuve d'une infinie finesse psychologique dans ce portrait de femme complexe, sensible et attachante malgré un égocentrisme patent. Davantage que les urgences, ce sont donc bien les sentiments qui importent dans ce livre au style fluide et excellemment traduit.

 

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L'auteur :

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Kristof Magnusson est né le 4 mars 1976 à Hambourg. Il a écrit Retour à Reykjavik et C'était pas ma faute.


12/03/2018
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Infernale spirale rurale (Brandebourg)

Unterleuten est un petit village d'Allemagne, situé à une centaine de kilomètres de Berlin. Là, avant, c'était la RDA. Un endroit sans histoires ? Faut voir. Et c'est mal connaître Juli Zeh, romancière à l'ironie aiguisée qui nous propose une véritable immersion dans ce bourg où se côtoient néoruraux et habitants du cru. Dans ce livre polyphonique, les chapitres passent de l'un à l'autre des protagonistes, décrivant des péripéties de plus en plus dramatiques tout en détaillant avec gourmandise les ressorts psychologiques de ses personnages. "Personne ne pense à mal et pourtant le mal survient" commente Juli Zeh. L'élément déclencheur, c'est l'implantation programmée d'un parc d'éoliennes. A partir de là, tout fait entraîne des conséquences : rancoeur, inimitiés, chantage, intimidation, violence : rien n'arrêtera la spirale infernale. L'ordre est menacé par le chaos dans ce microcosme où les alliances se font ou se défont. Brandebourg ressemble à un feuilleton dont chaque épisode apporte son lot de surprises, dans le style direct et suave d'une Juli Zeh au sommet de son art (son meilleur livre, sans conteste). Cela donnerait à coup sûr une excellente série télévisée. Le nombre important de personnages peut désorienter au début mais la romancière a tout prévu. Au commencement du livre,  elle fournit un plan du village puis l'adresse de plusieurs sites internet qui donnent accès à tous les portraits des villageois, voire même à leur compte facebook. Brandebourg est un vrai délice, qui prend son temps (530 pages) mais qui se déguste avec délectation.

 

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L'auteure :

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Juli Zeh est née le 30 juin 1974 à Bonn. Elle a été publié à 7 reprises en France. Elle a notamment écrit La fille sans qualités, Corpus delicti et Décompression.


15/12/2017
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Chaleur et poussière (Otages)

Venant après Le navire obscur et surtout Un voleur de Bagdad, le dernier roman de Sherko Fatah constitue une sévère déception. Son précédent livre nous emportait sur un tapis volant dans le Bagdad des années 30 ; Otages nous plonge dans le désert irakien aux basques d'Albert, l'étranger (allemand) et Osama, le local, tous les deux captifs de ravisseurs indéterminés et qui changent constamment. Ce huis-clos en mouvement, car l'on bouge beaucoup d'un endroit à un autre du sud de l'Irak, est l'occasion de confronter deux personnages d'âge et de culture différente, irréconciliables dans leur philosophie de la vie et, plus prosaïquement, sur l'évolution de la situation en Irak. En théorie, en sus du suspense (les deux otages parviendront-ils à s'en sortir ?), le livre devrait être bourré de tension et riche en échanges entre Albert et Osama. Sauf que Fatah part souvent dans de longues digressions sur le passé des deux hommes dont l'intérêt, il faut bien le dire est très relatif. Quelque chose ne fonctionne pas dans ce roman aux péripéties répétitives dont le mélange entre action et contemplation fatigue à la longue par son côté systématique. Dans la chaleur et la poussière rien de vraiment passionnant n'émerge dans le dialogue de sourds entre les représentants de deux mondes qui ne se comprennent pas.

 

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L'auteur :

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Sherko Fatah est né le 28 novembre 1964 à Berlin-Est. Ses 5 romans ont été traduits en français dont Le navire obscur et Un voleur de Bagdad.


29/09/2017
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Pachyderme rose (Éléphant)

Depuis un peu plus de 20 ans, le suisse Martin Suter écrit des thrillers passionnants doublés le plus souvent d'une réflexion philosophique sur les évolutions de notre société. Pas de redite chez lui mais à chaque livre un thème fort qu'il maîtrise grâce à une documentation sans faille et un style sobre et percutant (la série des Allmen est un peu à part, divertissement extrêmement léger). Son sujet cette-fois, dans Éléphant, concerne les manipulations génétiques et comment des savants fous (et âpres au gain) sont depuis dix ans capables de faire naître des éléphants roses phosphorescents (sic). Cela parait saugrenu et irréaliste mais cela ne l'est apparemment et Suter intègre cette idée dans un thriller étonnant qui évoque aussi au passage la vie des SDF, la théorie de l'évolution, nos rapports avec les animaux domestiques, l'alcoolisme, etc. Un roman très riche qui a la politesse de se présenter sous la forme d'un ouvrage léger et à suspense, facile à lire, qui ménage une palanquée de rebondissements et un suspense à couper au couteau (suisse). Comme le plus souvent chez l'écrivain zurichois, il y a beaucoup d'humanité chez ses personnages (les bons, s'entend) qui ont connu bien des épreuves douloureuses dans leur existence. Et il a une vraie jubilation à créer des individus d'une méchanceté intégrale dont l'éthique est le dernier des soucis. A travers toutes le péripéties d'Éléphant et de son pachyderme miniature qui brille la nuit, c'est notre société moderne qui joue à l'apprenti sorcier pour le divertissement de masse qui est épinglée. Le livre est un conte, sans doute, mais drôlement pertinent et raconté avec finesse, élégance et efficacité. 

 

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L'auteur :

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Martin Suter est né le 29 février 1948 à Zurich. Il a écrit une dizaine de romans dont Small World, Le dernier des Weynfeldt et Le cuisinier.


13/09/2017
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Entre faim et peur (La petite fille au dé à coudre)

L'autrichien Michael Köhlmeier est un artiste tous terrains : comédien, musicien, animateur radio et ... écrivain. En France, on le connait notamment pour Deux messieurs sur la plage, récit fictif et néanmoins inspirée par la réalité des rencontres de deux grands dépressifs : Charlie Chaplin et Winston Churchill. La petite fille au dé à coudre n'est pas du tout fait de la même matière : le livre est très court et ressemble à un conte moderne qui se lirait comme un écrit des frères Grimm. Relisons une partie de la quatrième de couverture : "Une petite étrangère de six ans perdue dans une ville inconnue et deux garçons égarés comme elle vont apprendre à survivre dans un monde où ils n’ont pas leur place." Tout est dit ou presque. Qui est ce petite fille ? D'où vient-elle ? Qui est l'oncle qui l'a abandonnée ? Quelle langue parle t-elle ? Quelle est la ville dans laquelle elle à l'abandon (Berlin, Vienne) ? Tout est vu à hauteur de fillette, entre faim et peur. Seul élément lumineux dans ce sombre roman : la solidarité entre des gosses qui se retrouvent pour fuir un environnement hostile avec pour seule ressource de chaparder et de s'installer pour un temps dans des maisons vides. Symbolique évidente : celle des réfugiés de la pauvreté et de la guerre jetés de les rues de nos sociétés d'abondance. Thème poignant mais qui reste peu développé dans un livre trop bref, trop énigmatique et trop répétitif. Dommage.

 

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L'auteur :

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Michael Köhlmeier est né le 15 octobre 1949 à Hard (Autriche). Plusieurs de ses livres ont été traduits en français : Manger ou être mangé, Idylle avec chien qui se noie, Madalyn, Deux messieurs sur la plage.


08/02/2017
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